Vendredi soir. Je viens de livrer un mois de contenu pour un de mes clients. Calendrier propre, visuels prêts, copywriting affûté. Je referme l'onglet, content du travail.
Trente secondes plus tard, j'ouvre louisgirault.fr. C'est mon site. Personne ne m'a demandé de l'ouvrir. Je l'ouvre parce qu'une petite voix me dit que je devrais peut-être y faire quelque chose. La dernière modification date de novembre. On est en avril.
Je le regarde. Je le referme. Je n'écris rien. Je n'ouvre pas LinkedIn non plus, alors que je sais exactement ce que je devrais y publier : j'ai deux idées de posts dans une note depuis des semaines.
Et là, au lieu de me dire la vérité, je me dis ce que je me dis chaque vendredi soir : cette semaine j'ai pas eu le temps, la semaine prochaine.
Tout le monde pense que c'est un problème de temps. Je ne pense plus ça.
Pendant des mois, je me suis raconté que je n'avais pas le temps de faire mon propre marketing. C'était vrai, en surface. Une semaine de fondateur d'agence, c'est trois clients, des livraisons à tenir, des appels qui débordent, des relances, des trucs qui prennent feu à dix-sept heures un jeudi. Quand on additionne tout ça, il ne reste rien pour soi. C'est mathématique.
Sauf que c'est faux.
Cette semaine, par exemple. J'ai passé une heure et demie à refaire trois fois un visuel client parce que je trouvais que la typographie n'était pas exactement au bon endroit. Personne ne me l'avait demandé, personne ne l'aurait remarqué. J'ai passé presque deux heures à explorer n8n parce que j'avais lu quelque part que c'était le futur de l'automatisation IA. Je ne l'ai jamais réutilisé depuis. Et j'ai répondu à toute une série de mails qui pouvaient tous attendre le lendemain.
Si j'avais pris ces heures-là et que je les avais mises sur mon propre site, sur un post LinkedIn, sur une page de cas d'étude, ce serait fait. Pas parfait. Fait.
Le temps existait. Il était juste systématiquement dépensé ailleurs. Et "ailleurs", ce n'était jamais des choses qui me rapportaient. C'étaient des choses qui me rassuraient.
La question n'a jamais été "combien de temps j'ai par semaine". La question, c'est "à quoi je donne priorité quand le temps existe". Et la réponse, semaine après semaine, c'était la même : à tout, sauf à moi.
On peut s'arrêter là, conclure qu'il faut mieux gérer son temps, télécharger une appli de blocs horaires et se promettre de réserver deux heures le mardi matin pour son propre marketing. Beaucoup de gens s'arrêtent là. Moi aussi, pendant longtemps.
Le problème, c'est que ça ne marche pas. Et ça ne marche pas pour une raison qui n'a rien à voir avec le temps.
Voilà ce qui se passe vraiment.
Quand un mail client arrive, je le traite. Quand un message Slack clignote, je réponds. Quand un visuel doit partir avant la fin de la journée, je le finis. Et chaque fois que je fais l'une de ces choses, je rends service à mon client, je tiens mon engagement, je fais mon travail. Mais en même temps, je ne fais pas mon propre marketing. Et personne ne peut me le reprocher. Surtout pas moi.
C'est ça, la mécanique. Chaque micro-urgence client fournit une raison socialement irréprochable de ne pas s'occuper de soi. "J'avais une livraison" est une phrase qu'on peut dire à n'importe qui, à un pair, à un proche, à soi-même devant le miroir le matin, sans avoir à se justifier. Personne ne va répondre "oui mais ton site n'a pas bougé depuis novembre". Ce serait déplacé. Ce serait même un peu cruel.
Alors qu'on essaie, juste pour voir, l'autre phrase. Celle qui serait honnête. "Cette semaine, je n'ai pas fait mon propre marketing parce que j'avais peur que ce que j'écrive sonne faux." Essayez de la dire à voix haute. C'est insupportable. C'est gênant pour celui qui l'entend, c'est humiliant pour celui qui la prononce. Personne ne dit ça. Jamais.
Le "j'ai pas eu le temps" est socialement acceptable partout. Le "j'ai peur" ne l'est nulle part. On choisit le premier non pas par paresse ni par mauvaise foi, mais parce que c'est la seule traduction de notre état intérieur qu'on peut prononcer sans avoir à se déshabiller.
Seth Godin a une phrase pour ça, dans un billet de blog que j'ai relu une dizaine de fois : busy is a great place to hide. Être occupé, c'est une excellente cachette. Ce n'est pas qu'on ment quand on dit qu'on est débordé. C'est qu'on a trouvé une façon de l'être qui nous arrange.
Le piège, c'est que plus l'agence grossit, plus la cachette devient confortable. Plus de clients égale plus d'urgences égale plus de raisons légitimes de ne pas s'occuper de soi. Au début, on se dit qu'on attend d'avoir un peu plus de stabilité avant de s'y mettre. Puis la stabilité arrive, et avec elle, dix nouveaux mails par jour. La cachette s'agrandit en même temps que l'agence.
Je l'ai vu chez moi, et j'ai commencé à le voir partout. Le fondateur qui me dit qu'il publiera "quand il aura calé ses process". La consultante qui me dit qu'elle refera son site "après ce gros projet". L'agence qui attend d'avoir une vraie stratégie de contenu avant de se mettre à publier. Chacun a une excellente raison. Aucune ne tient quand on gratte un peu.
Ce qui est troublant, c'est que la mécanique est inconsciente. Personne ne se réveille un matin en se disant "aujourd'hui, je vais utiliser mes urgences clients pour éviter d'affronter ma peur de me vendre". On se réveille juste en se disant qu'on a une grosse journée. Et on en a une, c'est vrai. C'est la chose et son contraire en même temps.
La question qui m'a fait basculer, à un moment, n'était pas "comment je trouve plus de temps". C'était une autre. Plus dérangeante. De quoi est-ce que je me cache exactement ?
On peut tenir longtemps dans la cachette. Des mois, des années. Mais à un moment, il y a toujours une scène où on n'est plus caché. Où la peur qu'on a passé tout ce temps à éviter devient autre chose, parce qu'on est exposé en pleine lumière et qu'il est trop tard pour fuir.
La mienne, c'est celle-ci.
Il y a quelques mois, un prospect m'a écrit pour caler un appel de découverte. Le rendez-vous était fixé le mardi suivant, quatorze heures. La veille, dimanche soir, je préparais mes notes sur son entreprise. À un moment, par réflexe, j'ai tapé son prénom dans LinkedIn pour voir à quoi il ressemblait, et j'ai vu qu'il avait visité mon profil deux fois dans la journée. Je suis resté bloqué sur cette ligne pendant peut-être trente secondes.
Ce n'était rien. C'était même normal. N'importe qui regarde le profil de quelqu'un avant un premier appel. Sauf que mon profil LinkedIn, à cette époque, c'était une bio écrite à l'arrache et trois posts datant de l'été précédent. Et mon site, c'était une page d'accueil avec un titre, une phrase, et un formulaire de contact. Voilà. C'est tout ce qu'il avait vu de moi avant d'accepter de me parler.
Le mardi, pendant l'appel, il a été très bien. Cordial, intéressé, il m'a posé de bonnes questions. À aucun moment il n'a fait référence à mon site ou à mon LinkedIn. Et c'est exactement ce qui m'a tué. Pendant les quarante minutes qu'a duré la conversation, je n'arrêtais pas de me dire la même chose : il a vu ma page. Il sait à quoi je ressemble en ligne. Et il est en train d'écouter quelqu'un qui vend des systèmes d'acquisition.
L'appel s'est bien passé. Je n'ai pas signé. Je ne saurai jamais si c'est à cause de ça ou pas, et c'est sans doute pas à cause de ça, parce que les gens ne refusent pas de travailler avec quelqu'un pour une page d'accueil moche. Mais ce n'est pas la question. La question, c'est ce que j'ai ressenti pendant ces quarante minutes. Une chose très précise, que je n'avais jamais ressentie aussi clairement avant : la honte de vendre quelque chose dont je n'étais pas, moi-même, la preuve.
Cette honte-là ne se règle pas avec un outil. Elle disparaît seulement le jour où on accepte de la regarder en face.
Je propose une chose, une seule, et la voilà.
Pendant longtemps, je me suis demandé comment trouver le temps de faire mon propre marketing. C'est la mauvaise question. Le temps, on l'a déjà. Il est juste affecté à autre chose, et chaque heure passée à autre chose est une heure qu'on n'aura jamais à reprendre à un client. Ce n'est pas un problème d'allocation. C'est un problème de quoi on regarde quand on a peur.
La nouvelle question ressemble à ça : de quoi est-ce que j'ai peur, exactement, quand je dis que je n'ai pas le temps ?
Elle est plus dure. Elle ne se règle pas en cochant une case dans Notion. Mais elle a un avantage que la première n'avait pas : elle pointe vers quelque chose de réel. Et quelque chose de réel, on peut le regarder. On peut s'asseoir cinq minutes avec, écrire trois lignes dessus, comprendre qu'aucune des peurs qu'on a n'est aussi grave qu'on le croyait. Et publier le post quand même. Imparfait, trop tôt, peu importe.
Le premier post mauvais qu'on publie vaut mieux que le premier post parfait qu'on ne publie jamais. C'est encore plus vrai pour ceux d'entre nous dont le métier consiste, précisément, à aider les autres à publier.
Le cordonnier n'est pas mal chaussé parce qu'il manque de cuir. Il est mal chaussé parce qu'il a peur que ses chaussures ne soient pas à la hauteur de ce qu'il vend. C'est tout. Et c'est déjà beaucoup.