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L'IA comprime la production. Elle dilate le jugement.

// 9 min de lecture · ~1 800 mots


La semaine dernière, j'ai vu passer un post LinkedIn. Un type expliquait que l'IA avait "transformé son agence". Screenshot de ChatGPT, calendrier éditorial généré en trente secondes, légende : "j'ai remplacé mon stagiaire lol".

Trois mille likes.

J'ai regardé ma propre semaine. Quarante-cinq minutes à reformuler un prompt parce que Claude me sortait de l'Instagram générique pour un client. Un tiers d'un calendrier édito jeté à la poubelle parce que ça sonnait comme tout le monde. Et une soirée entière à coder une page de mon site avec Claude Code. Ratée.

L'IA n'a pas transformé mon agence. Elle a déplacé l'endroit où je passe du temps.


Lundi matin, 9h

J'ouvre une app que j'ai construite moi-même en vibe coding. Moche, pas finie, mais elle fait le job.

Je note tout ce que j'ai à livrer cette semaine pour mes trois clients. Je passe ça dans Claude. Il trie, priorise, estime les temps.

Vingt minutes plus tard, j'ai un plan de semaine classé par urgence et par client.

Avant, ce tri me prenait le double. Pas parce que c'était complexe — parce que je tournais en rond entre les tâches sans jamais trancher.

C'est l'usage le plus banal que j'ai de l'IA. C'est aussi celui qui marche le mieux.


Ce que l'IA fait bien dans ma semaine

Les calendriers éditoriaux. Je donne le brief, le positionnement, le ton, les contraintes. Claude sort une première version en moins d'une heure. Sur douze posts, j'en garde la moitié. Peut-être un peu plus.

Le reste, je le jette. Pas parce que c'est mauvais. Parce que ça ressemble à ce que n'importe qui pourrait publier.

La différence entre un calendrier que mon client pourrait générer lui-même et un calendrier qui justifie mes honoraires : le tri. L'IA produit. Moi, je choisis.

La recherche en profondeur. Le bien-être urbain pour Le Petit Palais. La pédagogie alternative pour Horizons. Claude me ramène de la matière que je mettrais trois heures à trouver seul.

Mais la matière brute ne vaut rien. Ce qui vaut quelque chose, c'est les connexions que je vois après. Les angles que je garde. Ceux que j'ignore.


Si je devais résumer en une phrase ce que l'IA fait dans ma semaine : elle comprime la production pour que je passe plus de temps sur le jugement.

Premier jet en une heure au lieu de quatre. Mais le premier jet ne sort jamais tel quel. Jamais.

Le jour où il sortira tel quel, c'est que mon client n'aura plus besoin de moi. Et ce jour-là, je le sentirai venir avant lui.


Ce que l'IA ne fait pas (même quand on insiste)

Il y a un mois, j'ai voulu refaire une page de mon site en vibe coding.

Le principe : tu décris ce que tu veux en langage naturel, l'IA génère le code, tu ajustes à la marge. Sur le papier, c'est magique.

En pratique, j'ai passé une soirée à itérer avec Claude Code. Prompt après prompt. Correction après correction.

Quatre heures plus tard : une page qui ne ressemblait pas à ce que j'avais en tête, qui cassait sur mobile, avec un code empilé au point que je ne savais plus quoi modifier pour corriger quoi.

J'ai tout jeté.

Si j'avais ouvert un éditeur et codé la page moi-même, ou juste accepté de la faire plus simple, j'aurais mis moins de temps. Et j'aurais eu un résultat que je comprenais.

C'est la partie que personne ne raconte. Les heures perdues à paramétrer un outil qui devait en faire gagner.


Même problème avec les posts Instagram de mes clients. J'ai vraiment essayé de déléguer la réflexion créative à Claude. Positionnement, ton, contraintes, exemples de ce qui a marché — tout.

Ce qu'il me sort, à chaque fois : du contenu qui tient debout mais qui ressemble à tout le monde. Bons mots, bonne structure, zéro personnalité. Le genre de post qu'on scrolle sans s'arrêter.

Alors je reprends tout. Je garde peut-être un angle sur cinq.

Le reste, c'est moi qui le trouve. En marchant. Sous la douche. En regardant ce que fait le client en vrai.


Et puis il y a n8n. Deux heures d'exploration parce que j'avais lu que c'était l'avenir. J'ai créé un workflow, connecté trois trucs, testé.

Ça fonctionnait techniquement et ne servait à rien concrètement.

Je n'y ai jamais retouché. Deux heures. C'est le prix d'entrée de la curiosité quand on bosse avec l'IA : parfois tu explores, parfois ça ne mène nulle part, et tu acceptes que ce temps est perdu sans chercher à le justifier.


Ce que ces deux côtés m'ont appris

Le discours ambiant dit : l'IA remplace le travail. Tu lui donnes une tâche, elle la fait, tu passes à la suite.

C'est le fantasme du fondateur débordé. Un employé qui ne dort pas, ne négocie pas, produit à la demande.

Ce n'est pas ce qui se passe. Pas dans mon agence.

Ce qui se passe, c'est une redistribution.

L'IA comprime la production. Elle dilate le jugement.

Je passe moins de temps à écrire un premier jet. Plus de temps à décider s'il vaut quelque chose. Moins de temps à chercher de l'information. Plus de temps à trier le pertinent du bruit.


Ça a l'air anodin. Ça ne l'est pas.

Parce que produire, c'est confortable. On sait où on en est. On voit la page se remplir, le calendrier se construire, le code avancer.

Choisir, c'est inconfortable. C'est regarder un output et se demander si c'est toi ou si c'est générique. Le genre de travail qu'on ne peut pas mesurer en heures.

J'ai compris un truc en trois ans d'utilisation quotidienne : la différence entre les gens qui utilisent bien l'IA et ceux qui en tirent rien, ce n'est pas le prompt.

C'est le jugement qu'ils appliquent au résultat.

Le prompt, n'importe qui peut l'apprendre en une semaine. Savoir si le résultat vaut quelque chose, ça prend des années de métier.

L'IA n'a pas raccourci cette partie-là. Elle l'a rendue plus visible.


Il y a une vraie distinction dans mon travail.

Intégrer l'IA dès la conception d'un projet, ce n'est pas la même chose que la rajouter à la fin pour aller plus vite.

Quand je construis un système d'acquisition pour un client, l'IA est dedans dès le diagnostic. Elle n'arrive pas en surcouche sur un process qui existait déjà.

Un fondateur qui utilise ChatGPT pour réécrire ses posts n'a pas le même rapport à l'IA qu'un fondateur qui a repensé sa façon de travailler parce que l'outil a changé ce qu'il est rentable de faire soi-même.

Les deux utilisent l'IA. Pas de la même manière.


Ce que l'IA m'a retiré

Un endroit où me cacher.

Avant, quand je passais trois heures à produire un calendrier éditorial, ces trois heures étaient du travail. Du vrai travail visible, facturable, respectable.

Maintenant que Claude me sort un premier jet en quarante-cinq minutes, ces trois heures n'existent plus.

Ce qui les remplace, c'est du temps à regarder un résultat et me demander si c'est assez bien. Du temps à choisir. Du temps à juger.

Moins confortable. Plus honnête aussi.

Parce que le jugement, c'est la seule chose que je fais que l'IA ne fait pas. C'est le tri dans le calendrier. C'est la décision de jeter la moitié des posts. C'est ce qui fait que mon client paie un humain et pas un abonnement.


Je ne sais pas ce que l'IA fera dans cinq ans.

Ce que je sais, c'est ce qu'elle fait aujourd'hui dans ma semaine. Elle m'oblige à regarder ce que je vaux vraiment, sans la couche de production qui me protégeait avant.

Certains jours c'est rassurant. D'autres, non.

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